Etre autiste sans le savoir et le découvrir à 30 ans

Lorsque quelque-chose de nouveau attire mon attention, au début j’y porte un intérêt faible puis zappe. Mais je n’oublie pas. Pour me découvrir autiste ça n’a pas loupé. J’ai eu pendant longtemps quelques anecdotes sur le sujet mais je ne m’y étais pas identifié. Normal quand on sait que la seule notion que j’ai eu de l’autisme était celle de génies capables de faire des calculs mentaux hallucinants ou d’apprendre une nouvelle langue en un mois à peine. Je trouvais ca fascinant mais sans plus.

Et puis un jour, arrivé la trentaine, j’ai fini mes études et commencé un travail qui m’a fait changé d’environnement. Je me suis alors rendu compte que je travaillais vite. J’avais donc beaucoup de temps pour moi c’est à dire au travail sans forcément pour le travail. Je me suis demandé pourquoi j’étais dans cette situation et j’en ai cherché la raison. Et quand je cherche c’est intensément et obstinément.

Je suis assez vite tombé sur des témoignages de surdoués/zèbres. Que je sois doué en sciences c’était pas une nouvelle au vu de mes notes lors de mes études. Mais je sentais qu’il y avait ce quelque chose entre mes collègues et moi. J’avais du mal à comprendre ce qu’on voulait de moi. Ça m’étais dur de travailler en équipe. Je sais présenter mes travaux mais mon autonomie est clairement un plaisir. Ma solitude surtout. Les bruits du grand bureau où nous travaillions à 15 m’étaient insupportables. Les odeurs de nourriture le midi m’aggressaient. Bref je comprenais que j’étais à ma place mais que j’avais parfois un comportement à côté de la plaque. Que je travaillais bien mais pas toujours de la bonne manière. Bref ça clochait mais plus que d’habitude.

Ça faisait trop d’un coup mais ça faisait écho à ce que j’avais toujours ressenti à l’école, au collège ou au lycée. Ce sentiment d’être l’observateur qui essaye de décoder les relations des personnes autour de moi. Un sentiment d’incompréhension chronique. Je me suis toujours ”integré” car plus simple mais sans toujours comprendre les relations que j’avais et avec une maladresse effrayante.

Et puis lors de mes recherches je suis tombé sur l’Aspie Quiz. Je me suis empressé d’y répondre pour un résultat annonçant que j’étais potentiellement aspie. J’ai bien vite refoulé cette idée. Pendant un mois. Et le retour de bâton à été d’une intensité rare. Je me suis alors plongé dans une quête insatiable d’information à propos du syndrome d’Asperger. Parceque pendant 2 à 3 mois j’ai eu l’impression de recoller les morceaux. D’enfin me comprendre.

Je me suis alors analyser. Sentiment grisant mais aussi totalement troublant. Sorte de vertige.

Comme je disais plus haut un sentiment d’incompréhension des relations. J’ai enfin compris d’où provenait ce sentiment horrible que je ressentais souvent lors d’une discussion. Cette envie de fuite. De pertes de repères. De chute. Cette pompe à énergie. Je suis toujours passé outre mais l’analyser m’a détendu. Sentiment d’avoir enfin la clé. La dernière pièce du puzzle, expression à l’emporte-pièce mais ô combien adaptée. Et le reste aussi. Mes postures torturées, mes passions dévorantes…. Mes sens aussi. Ma sensibilité à la lumière. Mon incompréhension de la douleur. Mon ouïe fine. Trop fine. Ma colère parfois aussi.

J’avais expliqué dans un autre billet que certains amis, mais je soupçonne certains collègues aussi, me voit comme un original. Moi je ne l’ai compris que très récemment. Qu’après avoir compris que j’étais autiste. Car toute mon originalité je la voit comme normale. Surtout je la voyais comme un trait de caractère. Mais j’ai alors compris que cette originalité est ce que je communiquais à l’autre. Et alors là oui j’ai compris que je suis surprenant dans mes comportements mais aussi dans ma manière de m’exprimer. Que mes réflexions sont atypiques et souvent déroutent.

Mais au final cette découverte m’a appris beaucoup. Sur moi. Ca m’a permis de mieux me comprendre. J’ai surtout compris certaines situations incompréhensibles que j’ai vécues. Je les aussi surtout acceptées. En un mot ça m’a apaisé de me découvrir autiste. Après je l’ai toujours été. Sans le savoir. Au moins maintenant je sais que je suis autiste.

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Et autiste sans etre anxieux, c’est mieux

Ca fait partie de soi et on ne s’en aperçoit pas. C’est lancinant et irritant. C’est pas forcément dérangeant sur le moment mais ca fatigue à la longue. On vit avec, ca structure notre facon de penser. On s’en accomode. Depuis toujours c’est venu s’installer, par petites touches. Je parle de mon anxiété.

Depuis tout petit j’ai été anxieux. Tout ce que j’apprenais petit, je l’extrapolait vers ce qu’il pouvait m’arriver de pire. J’ai eu peur d’à peu près tout. Électricité, volcan, voleur, maladie… Mais c’était plus que j’étais conscient de ce qu’il pouvait m’arriver, je jugeais d’un potentiel. En gros c’était là, latent, ça viendrait.

Et puis étudiant ça n’a pas loupé, il a fallu sortir de ma zone de confort familiale, faire des courses, laver mon appart, réviser pour les examens et plein d’autres choses. J’ai toujours réussi plus ou moins à tout faire. Mais ca m’a pris beaucoup de temps. C’était parfois très mal fait. Et là j’ai développé des troubles anxieux. Je n’avais jamais géré des horaires par exemple, mes parents le faisaient. Quand je l’ai fait seul ça a plutôt dérapé car j’arrivais toujours à tout rendez-vous avec au moins une heure d’avance. Voire des fois plus avant un examen ou un rendez-vous important. Si on imagine le pire scénario vaut mieux prévoir large! J’ai donc eu des comportements anxieux plutôt handicapants au quotidien sans jamais m’en rendre compte.

Et je me permets aujourd’hui d’en parler (et d’en rire), c’est parce que j’ai bien saisi que je suis anxieux mais surtout parceque ca va mieux. Après avoir travailler sur mes comportements anxieux avec un psychologue depuis plusieurs mois, le travail porte enfin ses fruits. Je suis plus reposé. J’ai surtout appris et mis en place des stratégies pour affronter mes pensées anxieuses. Je sais mieux les analyser. Pour les horaires par exemple, j’arrive maintenant avec 20 minutes d’avance contre une heure il y a un an. Ça me change la vie et mon niveau d’anxiété est amoindri dans cette situation. Je n’arrive plus dans le train exténué.

Et heureusement que j’ai su que j’étais autiste pour mener ce travail sur mon anxiété. Car il est clair que dans plusieurs situations anxieuses mon autisme me fatigue rapidement et fait déborder mon anxiété. Par exemple en ”maitrisant” mon environnement sensoriel (casque à réduction de bruit, pull magique) je diminue la fatigue. Alors il devient possible de réduire mon anxiété.

Prenons l’exemple d’un train à prendre en fin de journée après le travail. Si je ne me suis pas protégé durant la journée en réduisant le nombre d’interactions et de réunions alors je risque de ne plus pouvoir gérer les horaires. Je vais arriver trop avance à la gare et je serai exténué dans le train. Ma soirée sera alors condamnée. Au contraire si je fais attention à me préserver durant ma journée de travail alors je serai plus en forme pour gérer le trajet travail gare. Pour le préserver je me garde des tâches ”agréables” comme rédiger des synthèses techniques qui sont pour moi une source de satisfaction. J’évite les emails compliqués. Me savoir autiste me permet donc de maîtriser mon environnement et mon niveau de fatigue qui est à coup sur le terrain à mon anxiété.

Au final c’est certainement le questionnement latent que j’avais à propos de mon anxiété qui m’a conduit à découvrir mon autisme. En effet c’est lorsque que mon anxiété était trop importante que j’ai commencé des recherches. Je vous en parle au prochain billet.

Début de journée hors routine

Je lis souvent sur des blogs d’aspies des journées qui les sollicitent et les fatiguent et qu’ils jugent représentatives de leur autisme. Et j’ai toujours trouvé ces articles parlant car en exprimant un quotidien par petites touches il devient beaucoup plus parlant qu’avec des explications alambiquées. Je tente donc l’exercice.

Il y a peu il m’est justement arrivé une journée qui dès le départ sentait bon la fatigue. Après une mauvaise nuit dans une chaleur extrême, alors que j’attaque mon mug de café avec un bouquin, biiim, un marteau-piqueur démarre en bas de mon appartement. En clair ce bruit parasite vient gâcher mon quart d’heure sanctuaire que je pratique depuis toujours, un moment clé pour moi, qui me permet de me retrouver et de m’apaiser. J’arrive pas à lire. Je m’agace. Je me suis tout de même fais rire en me demandant si les vibrations du marteau piqueur pouvait faire effondrer l’immeuble ! Je me suis raisonné de l’incongruité de cette pensée sans pouvoir la qualifier de totalement irrationnelle.

Après une douche dans les temps, je m’élance vers les transports non pas pour aller au travail mais à un rendez-vous médical. Je suis déjà allé voir ce médecin une dizaine de fois donc ça devrait être de la routine. Mais ca décale forcément mes horaires habituels et j’aime pas. Le matin j’ai une flexibilité de +/- 15 minutes. Au-delà ça commence à me peser. Et là je suis en dehors des clous, clairement. Alors je me dis que la santé c’est important mais bon je suis pas dans l’horaire préétabli alors ça rajoute de l’angoisse. Mais j’y vais en me disant que c’est important.

Du coup j’anticipe et je pars avec 5 minutes pour faire le tour du parc en bas de chez le médecin. Je me dis que ça me dêtendra. Mais sur le chemin du parc je croise un chien sans laisse. Du coup je me mets sur mes gardes et devient hyper-vigilant! J’arrive au parc sur les nerfs après avoir croisé ce chien qui ne m’a même pas regardé. Je marche pour me détendre mais des grosses gouttes de pluie me transperssent. Je tente de lire sous un arbre mais j’arrive pas à me concentrer. J’arrive chez le médecin agacé.

Là il faut dire bonjour, serrer la main, dire qu’il pleut puis ensuite se concentrer sur les exercices que je dois faire. Ç’est simple et chaque semaine pareil. Mais faut que je sois super concentré. Il me faut me convaincre que c’est un mal pour un bien. Sinon je bacle. Clou du spectacle une tondeuse démarre proche de la fenêtre du cabinet. Le médecin me parle. L’ensemble me submerge. Je n’arrive plus à être concentrer. J’arrête de parler. Mais du coup le médecin s’ennuie. Moi je suis gêné de pas pouvoir discuter. La fin de ce rendez-vous est pesante ! La tondeuse était de trop dans l’équation pour que je maintienne une discussion tout en réalisant l’exercice.

Je sors du rendez-vous et repars prendre les transports. Lorsque je reviens sur mon itinéraire quotidien ça me soulage. Je connais les quais, les trains, les destinations. Je sais que je ne fais pas d’erreur. Et en plus y’a monde qu’en horaire de pointe. Je souffle.

Par contre j’arrive au travail en retard. Le pire c’est que je n’ai pas d’horaires imposés donc c’est pas vraiment du retard. Mais par rapport à la routine c’est du retard, 45 minutes. Donc je suis mal à l’aise de croiser mes collègues, j’ose pas dire bonjour. Alors qu’il n’y a aucune raison. Je me force, je le fais quand même. J’ai l’impression que tout le monde voir mon mal-être. Je remarque que tout le monde s’en fout. Je vais me faire un café. Fiou il était temps que ça calme. Je bosserai 2 heures et lorsque les collègues partiront manger je resterai quel dans l’openspace. Je baillerai un grand coup et aurai l’impression qu’il est 21h. L’après-midi va être longue….

Avouer mon autisme: différence et originalité

Je parle peu mon autisme. Surtout je reviens rarement sur ce sujet avec quelqu’un déjà au courant. D’abord parceque je ne sais jamais à quel moment lancer le sujet. Lorsque je le fais c’est maladroit et ça tombe comme un cheveu sur la soupe. Ensuite parcque je suis embrouillé et brouillon avec ce sujet. Je me focalise sur des détails et j’ai du mal à prendre de la hauteur, à synthétiser. Ça empêche de bien saisir mes propos. Enfin parceque lorsque j’en parle, c’est trop longtemps et ça finis par gêner et je m’agace de mal expliquer. Bref ca tourne souvent au fiasco, au final je suis frustré de ne pas réussir à en parler.

Mais j’en parle peu aussi parceque la maladresse des gens, ou ce que je perçois comme tel, est toujours troublante. Lorsque je parle de mon autisme il y a eu deux grandes catégories de réactions.

La première c’est un sentiment de gêne presque palpable où l’on interlocuteur semble dire ”mais il débloque là nan?”. C’est aussi le fameux “mais ça se voit pas !” , “Oui mais ça va nan?”. Et face à ce type de révélations mon interlocuteur est souvent étonné et surtout deboussollé. Il ne sait pas ce qu’est l’autisme et essayé de se raccrocher à quelque-chose de connu. Pas facile.

Du coup de mon côté j’essaye d’expliquer avec force de détails certaines difficultés comme mon hypersensibilité sonore, mes intérêts spécifiques ou encore mon besoin spontané de solitude. En me focalisant sur de tels détails je brouille le débat et mon interlocuteur se retrouve démuni pour interagir face à l’inconnu. La discussion tourne court aussi parceque lorsque j’explique mal, je m’agace ce qui n’est jamais constructif.

La seconde réaction c’est la plus énigmatique à mes yeux. Ca tourne entre “bah oui rien d’étonnant tu t’en doutais pas?” ou encore ” Ahhhh ben oui tu as toujours été un peu different, à part, tu savais pas ?”. On m’a aussi demandé si je ne m’étais jamais senti different. À ces réactions renvoie la notion de différence. Et pour moi c’est surprenant car je n’ai réfléchi sur ce plan. Je ne me sens pas différent. Car pour moi différent renvoie à la comparaison. Orignal à son envie propre.

Donc oui je suis original. Dans mon apparence vestimentaire. Dans mes centre d’intérêts peu communs, profonds et en apparence déconnectés les uns des autres. Dans mon interactions humaine particulière. Dans ma manière de réfléchir peu commune. Et cette originalité est ancrée en moi. Je la cultive. Je m’habille comme je le fais pour me respecter. Moi, mes sens chatouilleux et mes goûts. Je m’intéresse à des sujets fous mais c’est ce qui me passione au plus haut point. Ça m’apaise. Je parle directement, franchement et en jouant avec les mots. Ça m’amuse et ça embellit l’espace de discussion. Et enfin je réfléchis comme je le fais car c’est la seule que je connaisse. Souvent surprenante mais efficasse et jolie. Tranchée aussi mais ouverte à l’interaction.

Donc au final certainement que ça fait de moi quelqu’un de différent. Mais j’ai toujours vu chaque individu dans sa différence. Tout le monde est différent. Et tout le monde est original. En ce sens où l’originalité fait rejaillir son identité profonde.

Au final malgré des difficultés continues et parfois dures, je n’envisage mon existence que comme une réalisation avec peu de contrainte là où mon autisme laisse de la place: dans ma manière de m’habiller, d’interagir, de me divertir et de réfléchir. Faisant certainement de moi un être original et pourquoi pas différent.

Manger à la cantine avec ton collègue autiste asperger

Arrivé midi dans beaucoup d’entreprises les gens s’empressent d’aller manger à la cantine. Ca détends, c’est souvent convivial et ça consiste en une longue discussion avec ses collègues actuels ou anciens, ses amis, ou parfois son collègue autiste. Comme pour moi cet instant ne rime pas forcément avec détente je vais t’en parler car un tel repas peut vite être une source de fatigue voire d’angoisse.

Pour commencer je vais te décrire le repas que je fais quand je vais manger seul. Je choisi déjà un plat que je pourrai manger à une seule main. Pour lire ce sera plus simple. Ensuite je m’arrange aussi pour ce soir joli surtout les couleurs. Une assiette de riz avec un filet de poisson c’est triste, c’est tout blanc. Par contre une entrée avec des carottes et des betteraves ca chatouille un peu plus la rétine. Je préfère. Donc une fois à table, seul, je lis un article ou un livre. Et là c’est une moment de détente profond. Le brouhaha ambiant me tire parfois hors de la lecture. Mais je me concentre de plus belle pour me fondre dans la lecture. Ce moment de solitude est rempli de satisfaction. En plus je mange vite. Je ne m’ennuie pas. Un midi tranquille donc.

Car lors d’un repas au travail, les règles sont celles de la pause café et les sujets de discussion y sont toujours épatant de banalité. Pas mon fort. Ensuite le défi supplémentaire par rapport à une pause café est de tout coordonner. Manger, boire de l’eau, parler, écouter et regarder. Comme je ne suis pas doué pour ce cirque, je mange tout en 10 minutes, en buvant des verres d’eau d’un coup. Après j’attends. Et là commence une sorte d’enfer. Car à la tablée toujours un collègue pour parler trop et manger en une heure. J’arrive à me contenir mais au fond de moi c’est la panique. J’ai l’impression qu’on me vole mon temps. Pour moi la cantine on y mange et c’est tout. Vu qu’en groupe je ne me détends pas difficile d’attendre, c’est comme un supplice mental.

Avant de prendre conscience de mon autisme je finissais parfois avec la tête qui tourne et une impression d’avoir été lessivé. L’effort à fournir à table pour suivre les discussions avec le bruit de fond de la cantine me donnait des vertiges. Il me fallait un heure pour me concentrer à nouveau. J’étais vidé.

Du coup actuellement je mange parfois avec les collègues et parfois seul. Quand je vais avec manger avec eux, je me mets en bout de table. Je parle peu et me laisse souvent aller à la contemplation des nuages par la fenêtre en décrochant des discussions. En fait ça ne gêne personne. J’ai longtemps qu’il fallait tout écouter. Mais en fait non c’est plutôt 2 ou 3 personnes qui mangent et 4 ou 5 qui acquiessent sans avoir les détails. Pour moi impossible. Soit j’écoute soit j’écoute pas.

Au final avoir découvert mon autisme permet de me préserver. Je l’ecoute plus. Manger seul m’apaise car je me consacre à mes lectures. Certains me trouveront prétentieux. D’autres médisant. Ce n’est absolument pas ce que je pense être. Si c’est l’image que je renvoie c’est clairement maladroit. De tels repas sont pour moi extrêmement sollicitant. Les discussions entre collègues trop banales. Ce ne sera pas tout les midi mais oui on ira encore manger ensemble, promis mais pas aujourd’hui je ne me sens pas de taille.

Intérêt spécifique : l’exemple de la musique, entre activité intellectuelle et source d’appaisement

Quand je m’intéresse à un sujet en particulier, je m’y jette corps et âme sans mesure. Je vais prendre un exemple pour expliquer ce fonctionnement. Plus jeune je n’ai jamais écouté beaucoup de musique. J’y étais même hermétique. Insensible aux paroles des chansons que mes parents écoutaient. Aucun souvenir.

Plus tard au lycée j’ai découvert un album qui m’a marqué. Un album de musique électronique, plutôt original, hybride à la croisées de plusieurs genres musicaux mais surtout excitant. Tout d’abord cet album est rempli de détails que je connais par cœur. De sonorités qui m’appaisent. Je l’ai écouté pendant deux mois. Rien de choquant à première vue.

Mais là où ça se transforme en intérêt spécifique c’est que depuis maintenant plus de 15 ans je continue à collectionner des albums de musique. Mais je ne les collectionne pas physiquement. Je les collectionne mentalement. Plusieurs règles sont nécessaires pour que j’écoute un albums à plusieurs reprises pour ensuite être collectionnable. Il faut tout d’abord que ce soit un album d’une durée respectable d’au moins 30 minutes. Je n’ecoute pas de compilations. Ni d’albums dans le désordre. Cela m’empeche de ressentir l’atmosphère que l’artiste développe. Car lorsque j’écoute un album je l’ecoute sur trois plans.

Un plan de rares détails terriblement excitant mais disséminés, 1 ou 2 par chanson. Que je travaille que je lise ou que je parle à quelqu’un ce détail sonore accaparera toujours toute mon attention pendant son instant. J’écoute par contre sur un autre plan global de ressenti sonore mais sans cerner les détails. Cest ce qui m’apaise. Et un dernier plan de continuité avec la musique qui avance, qui file immuable, extrêmement rassurante et prévisible. Peu d’albums retiennent mon attention à ce point.

Mais en plus de mon attention un album doit répondre au critère du genre codifié pour je le considère comme un album que j’apprécie. Car je n’apprecie que les abums de genre bien défini et bien codifié. Par exemple un album de chanson française aux influences multiples est un cauchemar. Je n’entends pas les paroles et les chansons s’enchaînent sans cohérence d’ensemble. Par contre une album de black métal orthodoxe d’une heure avec un jeu de batterie homogène, une sonorité des mélodies de guitare continue, alors là, miam. Un tel son me sollicite le tympan et m’apaise. Et dans un genre musical de niche codifié pas de risque de surprises ou de changements désagréables et destabilisants. Les albums à la croisée des genre sont aussi une source d’excitation mentale dans le sens de leur rareté et leur experimentalité.

Car oui je suis autiste, je n’eprouve aucune aversion ou a priori pour certaines experiences musicales (c’est différent de la surprise qui me surprend dans son incohérence, une expérience qui me marque est un tout cohérent). Je les cherche même ces expériences. Ma démarche est très intellectuelle mais aussi physique dans son ressenti. Mes goûts sont extrêmement éclectiques et variés. Je suis intransigeant en terme de qualité sonore au sens propre du terme.

Dans ces conditions, partager mes découvertes n’est pas forcément évident. J’ai donc beaucoup de mal à discuter de mes intérêts spécifiques. Car je procède de cette manière pour tout ce que je lis, ecoute, regarde, joue, bref tout. Et lorsque je discute je n’arrive pas à dissocier ces différents plans. Si je parle d’un album c’est de tout ce qui s’y rattache dont je parle. Les albums d’avant, ceux d’après, ceux qui ressemblent. Si je parle d’un livre je pense à tous les livres de cet auteur. Car quand un livre me marque je lis tous les livres de l’auteur. Tous.

Et là où mon diagnostic m’a permis d’amélioré mon comportement c’est clairement au niveau du partage de mes passions. J’essaie de ne plus “deborder” comme je dis. De monopoliser le crachoir par un long monologue qui perds mon interlocuteur. J’ai compris que la multitude de détails sur un sujet précis n’est pas forcément source de plaisir pour tous même si pour moi elle est utile, nécessaire voire vitale.

Ton collègue autiste asperger à la pause café

Salut je suis ton collègue à qui tu dis bonjour tous les jours, que tu croises dans les couloirs, en réunion ou à la cantine. Celui à qui tu sers la main pour ensuite lui raconter ton weekend, lui chuchoter une blague voire lui avouer le dernier potin de l’openspace.

Et bien je suis justement ce collègue. Plutôt rigolard, à l’humour et aux réflexions iconoclastes et au grand sourire. Un peu solitaire aussi, fuyant des fois et avec un petit temps de retard parfois. Souvent je préfère me débrouiller seul, je ne demande pas d’aide et je fignole les détails des tâches qu’on me confie. J’ai aussi une usine à réflexions dans la tête pour interagir avec toi. Du coup je voulais t’en parler. Car je suis autiste asperger. Ce qui fait une certaine différence sans que tu t’en rendes compte.

Un de mes pires moments au travail les matins : la pause café. Un instant codifié et pourtant tellement compliqué et difficilement maitirisable pour moi. Je situe: une machine à café à capsules entre 4 planches pour à peine masquer le son des discussions et de la machine aux autres collègues dans l’openspace. Cet espace qui n’est pas un est synonyme pour moi de bruits. Celui de la machine, des rires et des cuillères dans leur tasse pour touiller ce sucre qui met le temps de boire son café pour être totalement dissolu. D’où la touille continuelle générant un bruit de cloche.

Le concept de la pause est simple. Se détendre en début de matinée autour d’une discussion ”off” entre collègues avec une capsule de la grande consommation. Le principe est de laisser tout le monde parler à part plutôt égale. La règle est triviale: papotage, bavardage, un peu de rigolade et on finit par un ” va falloir y retourner!” et hop fin de la pause et retour à son bureau. La règle est simple pourtant les variations sont multiples.

Commençons par le temps de parole et les passes. Le crachoir est en réalité inégalement reparti car certains possédent un bagou naturel et auront droit à un temps de parliche plus long. Ils devront tout de même renvoyer la balle pour ne pas monopoliser le tsointsoin. Pour cela plusieurs ouvertures: “et toi Marie-Claire le week-end s’est bien passé ?, en Bretagne c’est ça non?”. Belle passe,  Marie-Claire attrape sans souci. “Comme d’habitude je suis allé à Binic dans ma maison de vacances. On s’est balladé…”. Une autre passe : ” et toi Marie-Claire tu ne m’avais pas parlé d’un anniversaire ?”. Là encore facile à attraper. “Je suis allé à Rennes chez mon oncle pour l’anniversaire de ma nièce…”. En gros c’est facile. Attrapper puis raconter mais pas trop pour enfin passer. Penser à rester attentif à une potentielle passe pour ne pas paraître dans la lune. Ensuite surtout ne pas détailler et ne pas compliquer. Ça briserait “l’ambiance”. Des fois la passe personnelle à une collègue pas facile à trouver. Alors dans ce cas une pirouette : la banalité.

La météo est le sujet universel. Profond de banalités, nouveau de répétitions et agréable de lassitude. Le trajet en transport quasi-universel et redondant de monotonie. Même le collègue qui habite à côté peut en parler car justement il habite à côté (sic!). Le sport ça marche aussi mais pas tout le temps, à réserver pendant les grandes compétitions. Sinon un bon fait divers fera toujours une bonne passe. Ni trop scabreux ni trop original, il ouvre le jeu. Il ne réserve aucune surprise mais meuble.

Voici les règles de base. Mais le jeu se parfait d’inombrables exceptions. La plus commune c’est l’anniversaire, la naissance ou le retour de vacances avec option croissants. Le collègue en question sera le centre de la discussion et tout devra se rapporter à lui. On pourra par exemple essayer de deviner son âge. Dans mon cas cette situation de questions et d’attention continue est harrassante. Je ne dit donc pas quand c’est mon anniversaire. J’aurai plus de mal à cacher une naissance mais je préfère ne pas y penser. Parler plus de 5 minutes de la taille et du poids d’un bébé doit être un calvaire. Je viens d’apprendre récemment que lorsque que quelqu’un connait cet heureux événement il est d’usage de lui demander le prénom de sa progéniture. Je ne comprend toujours pas pourquoi sachant que je ne verrai probablement jamais cet enfant mais le contraire pourrait déplaire. De toute façon je ne retiendrai pas le prénom mais maintenant je le demande.

Une autre exception est la présence du boss. Alors il faut le laisser parler un peu plus et le flatter, un peu et pas trop sous peine de ”fayotter”. Ensuite il faut en sa présence se tenir plus droit, éviter certains sujets originaux et répondre avec un langage un niveau au-dessus de celui de la pause habituelle. Attention à ne pas gaffer.
Ces deux exceptions m’ammenent à la troisième : la durée de la pause. Dans le cas anniversaire/naissance ne pas hésiter à être plus détendu et rester plus longtemps. Dans le cas du boss faire plus court et montrer sa niak. Donc pas de temps régulier et un possible malaise à se soustraire d’une pause qui dure. La questions donc qui m’agite, quand partir sans faute. Trop court et je passerai pour un sauvage. Trop long et mon ennui va devenir palpable et déborder. Je vais commencer à danser, ne plus écouter, regarder pas la fenêtre et au final répondre sèchement sans en penser un mot à des questions que je n’ai pas entendues.

Tu as un petit aperçu de ce qui me traversent lors d’une pause café. Je te passe les discussions croisées qui me perdent çar se mélangeant. Les messes basses que je trouve déplacées car ajoutent de l’entropie à l’entropie sans information pour tous. Les potins ou ragots auxquels je suis hermétique.  Heureusement certaines discussions s’appronfondissent, deviennent plus plaisantes pour moi car plus complexes, pointues et enrichissantes mais trop rares. Du coup je ne viendrai pas à toutes les pauses et m’en irai subitement car dans une situation trop inconfortable la fuite est la seule solution avant que mon inconfort devienne physique. Pas grave on ira boire un café un autre coup en tête à tête c’est plus simple. Je suis sur que la météo de ce weekend n’est pas ton unique sujet de discussion !